Réflexions sur « la diseuse de bonne aventure », de Georges de la Tour

Georges de la Tour (1593-1652), a peint de nombreuses scènes de genre, suivant en cela une thématique chère au Caravage tout comme aux peintres de l’Europe du nord. Dans ce registre qui met en scène des situations de la vie quotidienne, la diseuse de bonne aventure figure parmi ses tableaux les plus célèbres.

La_Diseuse_de_bonne_aventure,_Caravaggio_(Louvre_INV_55)_02

la diseuse de bonne aventure (1594), le Caravage, musée du Louvre, Paris

Le maître français du clair-obscur y reprend de manière différente un thème traité par le Caravage quarante ans plus tôt. Cependant, suivant l’exemple du maître italien, il interprète comme à son habitude les attitudes des personnages en présence avec une intensité psychologique tout aussi remarquable.

Georges de la Tour, la diseuse de bonne aventure

Georges de la Tour, la diseuse de bonne aventure

Le sujet du tableau semble assez facile à décrypter. Tandis que son attention est attirée par une vielle gitane en train de lui dire la bonne aventure, un jeune homme aisé, bien que visiblement méfiant, se fait détrousser par trois femmes complices.

La technique mise en œuvre par les quatre femmes comprend une subtilité supplémentaire. En effet, la diseuse a demandé, selon la coutume, une pièce au jeune homme pour lui prédire l’avenir. Le jeune homme est ainsi « captif » de la pièce qu’il souhaite récupérer. La crainte de voir cette pièce se faire escamoter explique sa méfiance, et le rend d’autant moins vigilant quant aux complices, qui ont dès lors le champ libre pour le détrousser. On peut d’ailleurs imaginer que la vieille femme « gère » l’attention du jeune homme, en jouant avec la non-restitution de la pièce. La vielle femme a ainsi littéralement le jeune homme « dans la main », et celui-ci est alors totalement inconscient du vol dont il est victime.

détail des mains

détail des mains

La technique consistant à détourner l’attention d’un individu dans le but de le voler est une technique vieille comme le monde, encore bien en usage de nos jours, et qui n’a pas fini de démonter son efficacité !

Une variante moderne : la technique de la compote

Parmi d’autres ressorts psychologiques (crédulité, séduction, convoitise etc.) présents dans ce tableau, la problématique de l’attention ne manquera pas d’interpeller le pédagogue.

En effet, celui-ci ne se retrouve-t-il pas quelque peu vis-à-vis de ses élèves dans la situation de la vieille femme vis-à-vis du jeune homme ? Non pas bien entendu pour leur prédire l’avenir et encore moins pour les tromper, mais dans la mesure où, dans le cadre de la relation pédagogique, il possède le pouvoir de mobiliser et diriger leur attention.

D’où la nécessité pour le professeur d’être parfaitement au clair avec les processus psychologiques en action au cours de l’apprentissage, afin de les utiliser, dans l’intérêt de l’élève cette fois, avec subtilité, efficacité, et intégrité ! Car, comme nous l’enseigne ce tableau, la mobilisation de l’attention peut se faire aux dépens de l’individu…

Questions de vocabulaire…

Etymologiquement, l’attention (du latin attentio) est une « tension de l’esprit vers quelque chose ». Dans le sens courant, le terme englobe un certain nombre de situations mentales qui sont dans une certaine mesure antagonistes. La vigie qui scrute l’horizon en haut du mat du navire n’a pas une attention de même nature que le tireur pointant son fusil vers une cible, de même que le patient induit en transe hypnotique n’a pas une attention de même nature que celle du somnambule qui marche sur les toits.

Sans entrer dans la problématique des états modifiés de conscience, de toute évidence un fait banal dans la vie quotidienne (il suffit de considérer l’état mental absorbé d’un visiteur dans ses rêveries pendant un trajet en ascenseur, ou un conducteur de camion pendant ses longues journées sur la route), le pédagogue aura intérêt à considérer deux états principaux, à la fois distincts et complémentaires.

Concentration et vigilance : deux modalités de l’attention

  • La concentration est une focalisation de l’esprit sur un point précis et exclusif
  • La vigilance est la prise en compte d’un multitude de paramètres, de manière non exclusive.

Nos sens nous donnent la possibilité d’expérimenter facilement ces deux modalité de l’attention. Il est facile par exemple de ne fixer qu’un point précis, en faisant abstraction du reste du champ visuel. Ou inversement de n’utiliser que sa vison périphérique sans fixer aucun point.

chasseur bushman

chasseur bushman en pleine concentration

Ces modalités de l’attention revoient sans aucun doute à des besoins primaires de survie des espèces : le cueilleur utilisant sa vigilance pour pouvoir se nourrir tout en prévenant les attaques des prédateurs, le chasseur se focalisant sur le geste létal qui lui permettra d’atteindre sa cible, ou sur le son qui lui permettra d’identifier la localisation du gibier.

une vigilance maximale chez ce moufflon qui essaye d'identifier un danger potentiel

une vigilance maximale chez ces mouflons en train d’identifier un danger potentiel Photographie : David Potron

 Le caractère exclusif de la concentration

Il est essentiel de bien appréhender la nature propre de la concentration. Telle une pointe aiguisée qui transpercerait une feuille de papier en un point précis, elle permet une concentration mentale maximale, autorisant par exemple la discrimination d’un élément unique dans un ensemble complexe.

La conséquence qui en découle est que la concentration maximale a un caractère exclusif, c’est-à-dire qu’il n’autorise pas la prise en compte d’autres éléments que la cible de la concentration. Pour prendre une métaphore du domaine de l’optique, il s’aIMGP8121girait d’une mise au point avec une profondeur de champ très faible. Le flou (le « bokeh ») de l’arrière-plan autorise alors des effets des plus artistiques.

La vigilance, quant à elle, pourrait être symbolisée par la vision éloignéeGeorges_Seurat_031 d’un tableau impressionniste ou pointilliste. Les détails ne peuvent être perçus avec précision mais le sens du tableau apparaît, et il peut ainsi être saisi dans son intégralité.

Georges de la Tour, la diseuse de bonne aventure

Georges de la Tour, la diseuse de bonne aventure

Pour en revenir à la scène du tableau de la Tour, il apparaît évident que le malheureux jeune homme,

détail du visage de la jeune femme. La séduction à l'oeuvre ?

détail du visage de la jeune femme

concentré sur les mimiques de la vielle femme et sur sa pièce, n’a pas la vigilance nécessaire qui lui aurait permis de détecter les très légers stimuli sensoriels provenant des autres femmes : regard de jeune femme situé à sa gauche, cordon de bourse tiré puis tranché, sensation de présence d’un groupe derrière lui.

Si l’on est attentif à la scène, on constatera que trois personnages  sont concentrés sur un seul objet ou une seule action : le jeune homme essaye de décrypter les intentions de la vielle femme, la gitane de gauche se concentre sur la bourse du jeune homme, la femme centrale au visage clair observe les réactions de la victime.

Deux femmes en revanche sont sur un mode d’attention : la deuxième femme en partant de la gauche est attentive à ses deux complices et leur tend les mains pour récupérer les objets, et surtout la plus âgée « gère » la situation en étant sur un mode de vigilance maximale. La manœuvre est bien rôdée : les deux voleuses passeront le butin à la tierce qui, située derrière, s’éloignera discrètement.

Une métaphore  : le triangle de l’attention

Nous pourrions synthétiser le rapport existant entre la concentration et la vigilance par la figure géométrique d’un triangle qui représenterait le psychisme en interaction avec le monde réel. Le sommet (qui dans la géométrie euclidienne se résume à un point) symbolise la concentration. Cet angle est une pointe effilée donc perçante. Sa capacité à pénétrer le réel (par les sens) grâce à son acuité spécifique lui procure un potentiel d’acquisition maximal.

La vigilance serait représentée quant à elle par la base large du triangle. Son efficacité vient de sa capacité à appréhender simultanément un grand nombre de paramètres (segment = infinité de points). Le potentiel de contrôle global est maximal.

concentration et vigilance

L’attention d’un individu peut, à l’intérieur de ce triangle, se positionner plus ou moins vers le pôle concentration, ou au contraire vers le pôle vigilance.

À l’issue d’un processus d’apprentissage, la répétition d’un geste mental ou physique autorise le basculement de la concentration vers la vigilance, qui se réalise à partir d’un certain seuil qui est celui de la création d’automatismes (et donc d’événements mentaux indépendants de la concentration). Un bon exemple est celui du jeune conducteur automobile, incapable de suivre une conversation en début d’apprentissage, mais de plus en plus à l’aise à mesure que son expérience de la conduite s’accroît.

Dans le processus d’apprentissage instrumental, les deux aspects de l’attention sont ainsi totalement complémentaires, et cette complémentarité se révèle d’une importance capitale..

La concentration est indispensable pour appréhender correctement les éléments à intégrer. Mais par ailleurs, au fil du temps, des progrès et des acquis, l’apprenti musicien arrive à jouer avec la possibilité de contrôler sur un mode de vigilance – que l’on pourrait qualifier de semi-automatique – une quantité de plus en plus importante de paramètres essentiels au processus de l’interprétation. Ce phénomène peut être qualifié « d’intégration ».

Implications au niveau de l’apprentissage : les pratiques efficaces en pédagogie…et celles qui ne le sont pas

Le caractère exclusif de la concentration fait qu’il n’est pas efficace d’exiger chez l’élève la prise en compte de plusieurs actions qui n’auraient pas été assimilées correctement.

Cette situation produit inévitablement un phénomène que les psychologues qualifient de surcharge cognitive.

Le professeur connaît bien ces situation d’apprentissage dans lesquelles un effort mental supplémentaire demandé entraîne une régression dans une autre domaine. La situation classique est celle du débutant qui arrive à maintenir une position correcte sans jouer, mais qui voit cette position se dégrader lorsqu’il se met à déchiffrer un partition.

Autre exemple, lorsque le pincé récemment abordé peut être parfaitement contrôlé sur des cordes à vide, mais se transformer un buté (geste appris antérieurement) lorsque la pièce se complexifie.

Phénomène identique encore lorsque une exigence d’interprétation vient dégrader le geste technique et la maîtrise des doigtés insuffisamment assimilés.

Les phénomènes de régression sont également classiques et très instructifs. Ils peuvent être spectaculaires en situation de stress, lorsqu’un élève a été mal préparé pour une audition par exemple. Des anciens doigtés que l’on croyait oubliés reviennent, le geste devient rudimentaire, le son n’est plus pris en compte, les nuances sont oubliées etc. En fait, l’élève effectue le chemin inverse de l’intégration en réduisant au strict minimum le nombre de paramètres pris en compte pour se focaliser sur un seul, le parcours de la main gauche sur la manche le plus souvent.

Pour éviter ou limiter ces phénomènes de régression, une préparation spécifique à ces échéances particulières doit être menée par le professeur.

Au moment de l’apprentissage, il serait donc non seulement inutile mais également nuisible d’exiger de l’élève la prise en compte de plusieurs actions qui ne seraient pas maîtrisées par elles-mêmes. Donner des consignes de doigtés, de nuance, de vitesse voire d’interprétation alors que la technique de base serait fragile conduirait à terme à un forte démotivation et une perte de confiance préjudiciable.

Une des orientations générales du professeur sera donc d’obtenir des acquis initiaux solides, permettant par la suite d’aller de gestes simple à des combinaisons de gestes plus complexes. La progressivité et la vérification des acquis de la part du professeur est ainsi une conduite nécessaire à des progrès solides et rapides.

Nonobstant cette règle générale, il sera parfois nécessaire dans le cadre du cours de tolérer certaines erreurs, afin d’en corriger d’autres plus cruciales. En effet, si un élève présente une pièce qui comprend tout à la fois des erreurs de rythme, de doigtés et de position, le professeur ne devrait pas essayer de faire corriger toutes ces imperfections simultanément. Ce serait d’ailleurs une erreur de pointer tant d’erreurs à un élève qui aurait travaillé avec ardeur, et aboutirait chez celui-ci à un sentiment de frustration et de démotivation. Le professeur devra habilement déterminer les aspects à modifier en priorité, pour revenir plus tard sur des erreurs secondaires.

Il est nécessaire par conséquent d’envisager tout travail instrumental dans le temps. Le temps du cours, qui doit être un moment plaisant et motivant, ne peut pas être le moment dans lequel tous les problèmes techniques et musicaux sont remis en question. Ce travail de fond doit être envisagé sur une plus longue période, ce qui implique de la part du professeur non seulement une bonne expérience (idéalement) mais également une compréhension générale des mécanismes d’appropriation de la part de l’élève, à mettre en relation avec les acquis souhaités au moment donné d’un apprentissage.

qualité de l’attention

Pierre Auguste Renoir, la leçon de guitare, 1897

Pierre Auguste Renoir, la leçon de guitare, 1897

Enfin, la qualité d’attention, comme sa modalité, détermine chez l’élève la qualité des acquisitions. Imaginons que l’attitude mentale de l’élève se situe, au moment de l’acquisition, vers la base du triangle (mode « vigilance ») plutôt que vers sa pointe (mode « concentration »), dans le cas d’un élève dissipé ou trop stimulé par des éléments extérieurs. Si le professeur n’est pas en mesure d’obtenir de la part de l’élève la qualité de concentration requise, les acquis seront médiocres, la progression lente, la motivation faible. C’est pourquoi le cadre matériel revêt une importance : qualité des locaux qui accueillent le cours, bonne ambiance de travail, faibles distractions extérieures etc.

Il s’agit d’une des raisons des résultats parfois décevants de la pédagogie de groupe au niveaux des acquis techniques, lorsque celle-ci n’est pas suffisamment maîtrisée de la part du professeur ou lorsque le cadre de cet enseignement n’est pas satisfaisant.

Les progrès instrumentaux : de la concentration à la vigilance

Si la concentration est une attitude mentale indispensable à l’acquisition des gestes fondamentaux, comme par exemple la concentration sur les doigtés de la main droite, sur la sensation des doigts conte les barrettes, sur la bonne position du pouce derrière le manche etc., celle-ci doit pouvoir, une fois les acquis réalisés, basculer progressivement vers une modalité de vigilance.

Julian Bream

Julian Bream modulant en permanence son attention au cours d’une interprétation

En effet, l’interprétation d’un texte donné, qui est l’un des objectifs recherchés par le musicien classique, implique la prise en compte plus globale d’une multitude de paramètres variés. Parmi ceux-ci, il est facile de citer la maîtrise technique des deux mains, le contrôle sonore, l’adaptation du tonus nécessaire à l’exécution, la prise en compte de l’acoustique de la salle, la communication éventuelle avec les autres musiciens (partenaires, chef d’orchestre etc.), et bien d’autres encore. Le musicien concentré sur ses seuls doigtés de la main droite, par exemple, ne serait pas en mesure de proposer un interprétation d’une haute qualité artistique.

Ponctuellement par ailleurs, il peut être amené à « reprendre les commandes » pour être particulièrement concentré au moment de son entrée en scène, sur son un départ donné par le chef ou un geste technique particulier, par exemple, pour ensuite de nouveau basculer dans une modalité plus globale de vigilance.

Le chef d’orchestre, dans son travail d’apprentissage de l’œuvre instrumentale, puis de répétition avec l’orchestre, et enfin au moment du concert, illustre parfaitement ce cheminement mental (de la concentration à la vigilance), comme cette attitude à naviguer entre ces deux modalités de l’attention.

En conclusion

Le professeur a une responsabilité majeure dans les acquisitions des gestes mentaux et musicaux de l’élève. Sa capacité à les présenter de manière claire et précise doit être associée à une prise en compte des capacités mentales de l’élève sur le plan de l’attention et de ses différentes modalités.

À un niveau plus avancé, l’apprenti musicien doit devenir progressivement un expert dans l’art de moduler sa focalisation mentale en fonction du contexte : grande acuité mentale et concentration lors de l’apprentissage, plus grande part de vigilance lors de la phase de restitution, qu’il s’agisse d’une répétition, d’un concert, d’un examen ou d’un concours.

Il n’y a évidemment rien de révolutionnaire dans la démarche didactique progressive, qui est une approche traditionnelle et classique. Mais sa justification, notamment par les processus biologiques primaires, qui évite les traditionnels arguments d’autorité, est essentielle à l’adhésion de chacun des acteurs – parents, établissement, décideurs –  afin que l’apprentissage instrumental se révèle fructueux.

Pour télécharger la reproduction du tableau en haute définition : cliquer ici

Vous avez apprécié cet article ? Vous n'êtes pas d'accord ? Vous pouvez laisser un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s