Les trois temps pédagogiques du cours instrumental

« Transmettre des savoirs lors du cours » ne résume pas l’action pédagogique du professeur

Pour le sens commun, le cours représente le lieu et le moment d’un transfert de savoir entre le professeur et son élève. Ce transfert de savoir ne constitue cependant qu’une facette de la pédagogie du professeur de musique. Ainsi, d’autres aspects, qui sont autant d’enjeux et qui se situent à différents niveaux, bien que moins évidents, sont d’une importance considérable.

Fonctions du cours et enjeux pédagogiques

Le cours peut être envisagé comme une situation dans laquelle se doivent se réaliser plusieurs objectifs de nature différente. Parmi ceux-ci se posent comme évidence les progrès musicaux et instrumentaux de l’élève. Mais ce ne sont pas les seuls : le développement de sa motivation, la réalisation de projets portés par l’école de musique, l’émergence d’une dimension artistique chez l’individu, entre autres, ne sont pas moins importants.

L’entreprise est délicate notamment parce que le temps qui est alloué à ces objectifs multiples est nécessairement limité. En effet, la durée du cours dépend peu ou prou des capacités d’attention de l’élève, mais aussi correspond à la durée que le corps social, que représente concrètement l’établissement d’enseignement, investit dans l’acte pédagogique.

Nous voyons là que le temps est un paramètre essentiel de la pédagogie musicale. De même que plusieurs objectifs sont superposés, les temps dévolus à ces objectifs se déploient sur des échelles temporelles différentes. C’est pourquoi la maîtrise fine des temps pédagogiques représente probablement un des enjeux plus délicats mais aussi les plus stimulants du métier de professeur, alors même que la dimension immatérielle du temps rend son appréhension difficile pour la société.

Trois temps pédagogiques

Schématiquement, il est possible de distinguer trois temps pédagogiques dans l’apprentissage musical, qui correspondent à trois enjeux différents et complémentaires :

  • le temps court,
  • le temps long,
  • un temps intermédiaire : le temps du projet ou de l’échéance.

Le « temps court »

Pour simplifier, le temps court est le temps du cours. Même s’il ne s’y limite pas, il a pour étalon la séance elle-même, souvent hebdomadaire. Dans ce cadre, le professeur a notamment pour objectif immédiat de faire en sorte que le cours soit un moment agréable pour l’élève. Le professeur doit idéalement le faire progresser durant l’intervalle, et lui donner le sentiment d’aller dans une direction claire. Il doit enfin donner des consignes de travail précises et intelligibles dans l’objectif du cours suivant.

Pour celui qui apprend, le « temps court » est celui qui est le plus concret. L’élève vient rendre compte de son travail au professeur lors d’un rendez-vous plus ou moins ritualisé. De ces rencontres réussies naît la relation de confiance nécessaire à la poursuite des études musicales sur un temps plus long. Cette qualité de relation permettra de ne pas se décourager lors des périodes moins fructueuses, lors de plateaux d’apprentissage par exemple pendant lesquels les progrès semblent ne plus se manifester.

Le « temps long »

Il s’agit d’envisager la progression sur un temps bien plus long, qui peut s’étendre sur plusieurs années. Le cycle devient alors un nouvel intervalle de référence dans lequel l’élève doit notamment acquérir des compétences d’ordre musical et technique, voire émotionnel. Parmi ces compétences, on trouvera par exemple la capacité à travailler en autonomie, à savoir appréhender la dimension stylistique des œuvres, à se constituer un répertoire, à développer sa sensibilité artistique, à se produire en public, tout comme il s’agit de lui permettre d’acquérir une vraie culture musicale et un sens analytique…

Le temps long est une condition nécessaire aux acquisitions solides chez l’élève, pour lui permettre d’acquérir des réflexes techniques fiables, mais aussi afin d’éveiller sa sensibilité ou encore lui faire prendre conscience de son propre potentiel et faire émerger un véritable projet personnel.

Le temps de l’échéance

Le temps du projet ou de l’échéance est un temps intermédiaire très important. Il se décline concrètement en semaines voire en mois, ce qui le rend aisément identifiable par chacun. Il a de fait l’avantage considérable d’être intelligible par toutes les parties : élève, famille, institution, collègues. Au delà de son impact sur la motivation, le projet donne à l’élève un sens à l’enseignement qu’il reçoit, par la concrétisation d’une idée énoncée en amont. Les projets ne manquent pas. À titre d’exemples, le projet peut être aussi bien une audition particulière, un concert, un enregistrement, une création collective, une rencontre musicale avec d’autres instrumentistes, un examen spécifique…Le projet est impulsé par le professeur le plus souvent, mais pas exclusivement, dans le cas d’élèves avancés dont le ou les projets auraient mûri et se seraient précisés avec le temps.

Le projet brise la routine du cours et est un formidable relais de motivation. Il est d’autant plus stimulant qu’il dépasse les cadres conventionnels. Sur le plan pédagogique, le projet structure le temps de l’apprentissage et le rend intelligible par l’élève. Lors de la préparation d’une échéance par exemple, les étapes intermédiaires sont répertoriées, rendues conscientes, éventuellement explicitées, puis évaluées. Il incite à se projeter mentalement dans la situation désirée et permet de mobiliser des énergies qui auraient pu rester en sommeil, parfois insoupçonnées.

Distinguer les temps pédagogiques pour mieux identifier les problématiques de l’apprentissage

Ces distinctions permettent d’analyser des situations fréquentes sous un angle pédagogique, et non pas relationnel voire passionnel comme cela est parfois le cas…

Des objectifs qui ne s’inscrivent pas dans la bonne dimension temporelle

Les « quiproquo pédagogiques » ne sont pas rares lorsqu’un jeune professeur débute dans l’enseignement. Ainsi, le jeune professeur plein d’enthousiasme, volant sincèrement faire progresser ses élèves, sera parfois excessivement focalisé sur des objectifs pouvant relever du temps long (la posture instrumentale ou la qualité sonore par exemple). Ce faisant, il négligerait le besoin élémentaire chez l’élève de passer pendant le cours un bon moment –hic et nunc-et briderait son enthousiasme naturel. Inversement, un professeur trop enclin à favoriser l’aspect uniquement ludique du cours risquerait de négliger la nécessité d’amener l’élève à modifier des aspects techniques, méthodologiques ou artistiques, objectifs essentiels qui s’inscrivent dans le temps long.

Négliger ces aspects peut être une erreur fatale, car à plus ou moins long terme les lacunes accumulées pourront rendre le changement nécessaire douloureux voire quasi-impossible. Il est donc nécessaire que le professeur réalise un équilibre satisfaisant au niveau de sa pédagogie entre les objectifs immédiats du temps court et la prise en compte des objectifs du temps long.

Des projets mal articulés : trop peu peu lisibles, peu stimulants

L’une des grandes qualités d’un projet bien mené est de proposer aux acteurs des objectifs et des échéances clairs. Un projet mal équilibré, qui négligerait le temps court, ne seraient pas suffisamment stimulant pour l’élève et ne l’inciterait pas à s’y engager totalement. Inversement, un projet qui se contenterait d’enchaîner des actions brèves sans mise en perspective, ne permettrait pas aux différents acteurs d’en tirer un bénéfice réel. Bref, un projet mal articulé avec les deux autres dimensions temporelles court le risque de n’être ni lisible ni stimulant. Son bénéfice peut en être amoindri voire réduit à néant.

Par ailleurs, un projet pédagogique uniquement centré sur les projets, malgré sont côté attractif et flatteur négligerait fatalement la nécessité d’un travail de fond qui ne peut être réalisé que sur le temps long.

Des évaluations à replacer dans la bonne perspective

Pour chacune de ces dimensions l’évaluation doit être établie selon des modalités spécifiques. Leur tenue et leur modalité doit correspondre à une logique précise. Si le « temps court »ne nécessite pas la mise en place de procédures d’évaluation compliquées, un petit bilan fait oralement par le professeur au bout de quelques cours seulement sera toujours bénéfique pour donner du sens au travail de l’élève, mettant ainsi en relation engagement et résultats. Le projet, surtout s’il implique une forte dimension collective, gagnera à être évalué à son terme, et souvent à des étapes-clés prédéfinies à l’avance.

Cette manière de procéder sera un fort relais de motivation en cours de projet, et permettra parfois de le recadrer si nécessaire. Enfin, l’évaluation censée porter sur le temps long, le cycle par exemple, ne peut se contenter de reposer sur l’exécution correcte d’une ou plusieurs pièces. En effet d’autres compétences attendues à ce stade de la formation, comme l’autonomie, la capacité à proposer des interprétations en fonction d’une analyse stylistique ou à encadrer des petits ensembles instrumentaux ne peuvent se faire avec ce type d’épreuves. D’où la nécessité de prendre en compte un contrôle continu portant sur ces différentes acquisitions. Par ailleurs, une évaluation qui se déroulerait tous les quatre ans, dans le but affirmé de marquer la fin d’un cycle, alors que les objectifs de ce cycle ne seraient ni définis préalablement par les équipes pédagogiques ni explicités aux élèves et aux familles, serait dénuée de sens.

La maîtrise fine de temps pédagogique au cœur des compétences du professeur de musique

De toute évidence, cette maîtrise du temps pédagogique est une affaire de spécialiste, exigeant notamment du professeur implication, réflexion, empathie, expérience et compétences musicales affirmées.

Pour réaliser sa mission délicate, le professeur dispose principalement de trois atouts.

En premier lieu, le professeur, en tant que musicien, possède une maîtrise du temps qu’il exerce sur la conduite du discours musical. Il a par ailleurs, au cours de sa formation, acquis les outils méthodologiques lui permettant de se préparer aux échéances personnelles pour atteindre un niveau professionnel impliquant une grande expertise. Cette maîtrise doit se retrouver au niveau de sa pédagogie.

Le professeur bénéficie par ailleurs de la possibilité de suivre son élève durant plusieurs années, lui permettant d’agir sans précipitation et parfois d’ajuster sa pédagogie en fonction de l’évolution de la personnalité de l’élève avec qui il aura tissé une relation de confiance. C’est ce travail sur la durée qui donne toute sa valeur à la relation maître-élève et constitue l’essence de l’enseignement spécialisé, à l’opposé d’un travail de type animation qui requiert des compétences et propose des objectifs très différents.

Enfin, il bénéficie d’une nécessaire liberté pédagogique, qu’il s’agisse du déroulement du cours ou de la conduite de l’enseignement sur des cycles complets, de la capacité à proposer et à piloter des projets, ou encore de gérer les modalités d’évaluation.

En conclusion

Au niveau du cours, « ce qui ne se voit pas » est sans aucun doute aussi important que le transfert de savoir lui-même.

Le respect du cadre temporel prédéfini de manière institutionnelle, bien que nécessaire, n’implique en rien le succès de l’intervention du professeur. La juste prise en compte du temps long est bien souvent ce qui différencie le professeur débutant du professeur expérimenté. L’expérience aura permis à ce dernier en effet, s’il a su su en tirer des enseignements, d’acquérir la capacité de voir et d’agir à long terme et d’envisager, dans une certaine mesure, le devenir de ses élèves en fonction de son action.

La gestion fine du temps est ainsi l’un des enjeux majeurs de sa pédagogie, et en définitive un « marqueur » certain de sa compétence et de sa personnalité. La prise en compte équilibrée de trois temps pédagogiques distincts, qui se chevauchent en filigrane lors du cours, est sans aucun doute la une des clés du succès du professeur au niveau de la transmission. C’est également une condition essentielle de l’adhésion de l’élève et de sa motivation.

Une réflexion sur “Les trois temps pédagogiques du cours instrumental

Vous avez apprécié cet article ? Vous n'êtes pas d'accord ? Vous pouvez laisser un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s