Fiabilité dans la technique : affinez vos sensations (première partie)

La dame à la licorne,  fin du XVè siècle Musée de Cluny (Paris)

La dame à la licorne, le toucher
fin du XVè siècle, Musée de Cluny (Paris)

Pour tout musicien passionné par la technique instrumentale, l’activité de professeur est toujours très formatrice.

Elle offre notamment l’opportunité d’être le témoin privilégié de la mise en place de stratégies spontanées chez certains élèves, qui leur permettent progresser avec aisance et rapidité. Inversement, le professeur peut déceler rapidement les stratégies inefficaces,voire rédhibitoires, que d’autres élèves adoptent tout aussi naturellement.

Bien entendu, son rôle sera de favoriser le plus vite possible les bonnes habitudes, et d’inhiber les mauvaises, avant que celles-ci ne puissent s’installer et handicaper les progrès à venir.

Parmi ces bonnes habitudes, il en est une, parfois naturelle chez certains élèves, qui reste un idéal à poursuivre et développer chez tout musicien, qu’il soit débutant ou professionnel.

main-plumeIl s’agit de la capacité à percevoir et à affiner les sensations qui accompagnent un geste technique optimal.

Médicalement parlant, ces perceptions peuvent être extéroceptives et concerner les sensations de contact et de pression, lors de l’action du doigt contre la corde (on parle alors de tact épicritique), des sensations de tension ou de détente musculaire, des sensations de chaleur dans les mains (liées à la vaso-dilatation du système vasculaire) ou au niveau des lèvres (embouchure froide). Elles peuvent être plus internes encore, viscérales lors des modifications de la pression intra-abdominale des musiciens à vent (sensibilité intéroceptive), ou relever d’une sensation du corps dans son ensemble lors d’une concentration sur la position (sensibilité proprioceptive).

Afin de bien faire comprendre au lecteur l’importance de cette notion de sensation, je vais inventer une petite histoire qui je l’espère sera aussi parlante que divertissante.

Les (mes)aventures d’Albert : une fable de pédagogie-fiction

Imaginons, en cette période hivernale, Albert, un jeune guitariste plein de talent mais un peu tête en l’air, qui viendrait de faire une bataille de boules de neige avec son ami Raymond, jeune professeur de formation musicale. En rentrant chez lui, il se lave consciencieusement les mains avant de faire sa séance quotidiennes de gammes. Pas de chance l’eau est glacée ! Le guitariste se sèche les mains et s’installe à l’instrument. Ses doigts totalement engourdis l’empêchent de jouer quoi que ce soit.

Le lendemain, Albert se dit qu’il va enfin, ses doigts à température ambiante, pouvoir assouvir son besoin de travailler son instrument. Malheureusement, il voit que les ongles de la main gauche sont trop longs. Décidé à les couper rapidement, il se trompe de main et raccourcit ceux de la main droite. Impossible de tirer de son instrument une note correcte de la grande sonate de Giuliani, ses doigts ratant systématiquement les cordes !

Quinze jours plus tard, Michel est invité à une sympathique soirée entre amis. Ses doigts sont chauds et les ongles opérationnels, car il les a couvés avec soin durant cette période. Malheureusement son ami Raymond s’est trompé, et croyant lui verser une bonne rasade de Champomy il lui sert une véritable coupe de mousseux. Michel qui ne tient pas l’alcool essaye, lorsqu’on lui présente une guitare, d’interpréter son cheval de bataille, jeux interdits. Mais il a le dépit de constater que ses doigts ne répondent plus comme d’habitude. D’autant que Raymond lui a fait une farce et lui a présenté sa propre guitare, dont l’action des cordes se compte en centimètres.

2047692-un-bucheron-de-la-hache-au-repos-dans-un-bloc-de-bois-qui-est-en-face-d-39-un-grand-tas-de-coupe-desMichel décide alors de se prendre en main pour de bon et part s’isoler une semaine dans le Jura, chez ses grands-parents, avec la ferme intention de se refaire une santé. Le jour de son arrivée, il décide de se faire un bon feu de cheminée avant de se mettre à la guitare. Mais il n’y a plus de bois. Après avoir coupé un stère à la hache et nourri la cheminée, il se décide à attaquer l’étude no2 de Villa-Lobos. Malheureusement, les mains pleines d’ampoules et les avant-bras gonflés à bloc, l’étude est méconnaissable, les doigts ne répondant plus…

Chacun aura pu expérimenter comment des sensations inhabituelles (ou un déficit de sensations) peuvent engendrer une perte de repères étonnamment déstabilisante, l’exemple extrême pouvant être par exemple l’ivresse avancée.

Cette notion de réceptivité aux sensations est absolument fondamentale pour le musicien.

Afin de jouer de manière optimale, le musicien doit être en connexion permanente avec ses sensations coutumières, qu’il aura par son travail associées au geste juste comme à l’état mental approprié. Ce qui implique de sa part une réceptivité qu’il doit entretenir et développer avec soin au moment de l’apprentissage, et savoir retrouver lors de sa prestation. Enfin il devra bien sûr, contrairement au pauvre Albert, se donner toutes les chances de se retrouver au contact de ces précieuses sensations par une sage anticipation des situations inhabituelles.

L’ancrage dans les sensations : l’exemple des experts

viletta_2bb6005e4d175f7afe3f7062f50ce5d0La tenue d’une grande manifestation sportive au niveau mondial nous rappelle que cette réceptivité aux sensations est loin d’être l’unique fait des musiciens. Chez le sportif de haut niveau en effet cette notion est tout aussi fondamentale. Le choix du matériel, le travail de répétition avec celui-ci procède d’une exigence qui n’est pas du fétichisme ou du caprice, mais bien la condition sine qua non de la performance, comme le montre l’exemple du perchiste français Lavillenie. Chaque catégorie de sportif a bien entendu ses exigences en matière de sensations : tension du cordage chez le tennisman, souplesse de la semelle de chaussure du pilote de formule 1, adhérence du revêtement de la raquette du pongiste, température de l’eau chez le nageur etc.

Les bons cuisiniers, quant à eux, possèdent leurs propres couteau et ne travaillent qu’avec !

Julian Bream

Julian Bream

L’installation du concertiste avant sa prestation est un exemple toujours spectaculaire d’ancrage dans les sensations, bien qu’une bonne part de ce travail ait été anticipé lors des répétitions dans la salle même. Réglage du siège, du repose-pied chez le guitariste, calibrage des ongles de la main droite avec le pouce avec parfois un léger geste passé sur le front pour lubrifier la pulpe et faciliter l’échappement des ongles sur la corde, accord ultra-précis de l’instrument : tout ce rituel personnel est destiné à permettre au musicien de s’ancrer dans une véritable banque personnelle de sensations. Celle-ci aura été enregistrée au plus profond de lui-même à la suite d’un long, régulier et méticuleux entraînement. Sa réactivation lors de l’installation constitue un excellent, si ce n’est le meilleur support de concentration possible à ce moment précis.

La technique instrumentale : une autorégulation permanente à surveiller

Le corps acquiert, par la pratique, une mémoire des gestes que l’on qualifie de mémoire procédurale. Celle-ci ne peut se mettre en place que par les multiples informations qui lui parviennent à la fois du monde extérieur, le son par exemple, mais également des informations qui proviennent de son corps lui-même, grâce notamment à ses innombrables récepteurs sensoriels. Le système nerveux va associer les gestes, automatisés et renforcés par la qualité et la quantité des répétitions, aux sensations qui résultent de ces gestes.

cervelet

cervelet

Biologiquement parlant, ces informations transitent par le cervelet, qui autorise et régule les automatismes sensori-moteurs, selon une modalité fondamentale. En effet, pour le biologiste Delmas, « [le cervelet] ne peut exercer ces fonctions qu’en recevant constamment des informations sur la situation présente de l’appareil locomoteur. »

Cette régulation continue des automatismes en fonction des sensations perçues, en feed-back permanent, a des conséquences capitales pour le musicien. Si une modification du geste engendre une modification de la sensation, l’inverse est tout aussi vrai, une sensation différente entrainant un geste modifié.

Ce phénomène de type stimulus-réflexe se déroule parfois un niveau infra conscient : il est à chacun arrivé de faire répéter son interlocuteur en hurlant, un casque sur la tête, avant de se rendre compte de l’absurdité de la situation. Dans certains cas, cela peut se produire à bas bruit, de manière discrète et progressive, ce qui peut se révéler à terme dangereux. Une sensation déficiente va alors entraîner, par compensation, une action différente voire inadaptée.

On retrouve ce phénomène chez l’individu qui se met progressivement à parler plus fort du fait d’une baisse d’audition. Dans le cas d’un guitariste, une usure des ongles du côté gauche restée inconsciente peut l’amener à rectifier inconsciemment la position de sa main droite, dans le but de retrouver ses sensations habituelles. Le geste réflexe peut alors devenir inadapté à la situation, engendrant par exemple un jeu inutilement en force. Dans le pire des cas, des sensations tronquées, suite à une compression nerveuse non décelée par exemple, peuvent engendrer avec le temps de sérieux dysfonctionnements. Ces exemples de changements de comportements  à partir de sensations modifiées illustre bien le principe de la plasticité cérébrale.

La plasticité cérébrale au cœur du processus d’apprentissage

plage-pas-de-calais-600x250Le corps du musicien est façonné par le musicien lui-même et, à la manière d’une plage de sable légèrement différente après chaque marée, subit un remodelage permanent, conséquence de la plasticité cérébrale.

Cette plasticité est pour le musicien une chance comme un défi permanent. Elle autorise les apprentissages de manière privilégiée pendant l’enfance et permet les progrès tout au long de la vie. Mais les acquis ne sont jamais définitifs, et si les gestes de base ne s’oublient pas, une maîtrise supérieure nécessite une réactivation régulière des sensations.

C’est pourquoi, afin de se maintenir à son meilleur niveau, celui-ci doit rafraîchir sa technique, raviver ses empreintes, se réinstaller dans ses sensations, selon le vocabulaire adopté.

Fort heureusement, ce travail de rafraîchissement, loin d’être une contrainte rédhibitoire, est associé à un plaisir sensoriel tout à fait bienvenu et salutaire. Par ailleurs, la prise de conscience des sensations correspondant au geste juste sera la meilleure prévention de tout dysfonctionnement sur le plan de la technique instrumentale.

Plaisir sensoriel et geste optimal

Pablo Picasso femme jouant de la mandoline, 1909

Pablo Picasso
femme jouant de la mandoline, 1909

Tout comme chez le sportif, l’ancrage du musicien dans des sensations associées au geste juste est toujours un moment de plaisir, qui se révèle être un puissant stimulant.

Ainsi, par exemple, le plaisir engendré par la sensation de contact du doigt sur la corde lorsque l’ongle est taillé de manière optimale, permettant un échappement parfaitement maîtrisé, est un facteur de motivation extrêmement puissant chez le guitariste. Elle lui permet de s’ancrer profondément dans ses bonnes sensations, le mettant inconsciemment en relation directe avec ses meilleurs expériences instrumentales.

Il en va bien sûr de même pour chaque type d’instrumentiste déclinant son geste optimal avec des sensations et un vocabulaire approprié : sensations au niveau de l’embouchure pour le trompettiste, poids de la touche et adhérence au clavier pour le pianiste, élasticité et vitesse de l’archet du violoniste, sensations internes chez le chanteur  etc.

Des conséquences concrètes sur le plan de l’ap79531073_pprentissage

L’exemple des experts peut et doit être appliqué aux élèves à leur niveau. Pour arriver à maîtriser chaque nouveau geste, l’élève devra ainsi être le plus possible conscient des sensations qui lui sont associées. Une sensation « floue » va produire un geste aléatoire et laisser une empreinte tout aussi peu précise. Inversement, un sensation aiguisée permettra un geste précis et reproductible avec fiabilité.

Cette quête de la sensation juste doit être une exigence permanente, non seulement sur le plan de la progression technique, mais également pour favoriser l’intériorisation de l’acte musical et le jeu mental en général.

D’un point de vue pédagogique, il s’agira donc d’orienter l’élève à « cultiver » et affiner ses propres sensations.

La deuxième partie de cet article, se basant sur des exemples précis, traitera plus en détail de l’application de ces principes chez les élèves. Il donnera également des conseils de prévention ainsi que des pistes au guitariste plus avancé, dans sa quête d’une plus grande fiabilité sur le plan de la technique instrumentale.



3 réflexions sur “Fiabilité dans la technique : affinez vos sensations (première partie)

  1. j’ai hâte de lire la 2ème partie.
    l’article est parfaitement documenté
    une des étapes de travail peut être de jouer une fois les yeux fermés très lentement

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