Avez-vous vraiment des doigts trop courts ?

Le guitariste Andrès Ségovia, dont la morphologie des doigts ne semble pas optimale...et pourtant !

Le guitariste Andrès Ségovia, dont la morphologie des doigts ne semble pas optimale…et pourtant !

La  problématique de la morphologie des doigts est récurrente dans la pédagogie instrumentale. Ne serait-ce que parce qu’elle révèle parfois une vraie souffrance de la part de l’adulte qui la pose, la question des « doigts courts », ou autrement dit des petites mains, mérite d’être examinée très sérieusement.

Singulièrement, chez les enfants cette question ne se pose jamais, comme si chez eux le problème n’existait pas. On peut en énumérer les raisons, techniques, morphologiques ou psychologiques : pièces travaillées faciles, doigts souples, insouciance naturelle, faible perfectionnisme (parfois) et absence totale de comparaison avec d’autres élèves…mais comme nous le verrons plus bas, la vraie raison n’est peut-être pas là.

Un problème récurrent

Nombreux sont les guitaristes qui n’arrivent pas à réaliser les écarts supposés indispensables pour jouer la pièce, qui ne peut tenir les basses, celui qui « force » pour poser l’accord…tous souffrent en jouant, et par conséquent développent une relation conflictuelle à la pièce jouée, si ce n’est à l’instrument lui-même. Le plaisir de jouer est remplacé par une tension trop importante, des doutes et des inquiétudes, des compensations, voire des douleurs. Face à ce problème, le risque d’un affrontement avec le corps lui-même est réel.

Morphologie inadaptée ?

assouplisseur de doigts, 1846

assouplisseur de doigts, 1846

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que l’on recherche « le responsable ». La morphologie des doigts est la première à être incriminée, pour une raison évidente : lorsque l’on observe l’artiste qui réussit à jouer sa pièce  avec facilité et plaisir, ce sont ses doigts que l’on voit bouger…On est alors tenté de les personnaliser, les humaniser, et leur attribuer une fonction quasi-magique. Ce type de phrase n’est pas rare : « il a des doigts en or », ou au contraire « ses doigts ne répondent pas » !

Et pour les rendre « dociles » et les dompter, des instruments de torture ont été inventés au XIXè siècle. Certains sont exposés au musée de la musique à Paris. Ce type d’instrument a rendu Schumann incapable de poursuivre sa carrière de pianiste soliste ! À proscrire bien évidemment.

Une question complexe, qui relève de la biomécanique mais aussi de l’apprentissage

Se focaliser uniquement sur les mains, c’est évidemment oublier un peu vite que les doigts ne sont que l’outil terminal d’une chaîne bien plus complexe, qui non-seulement implique le corps dans son intégralité (avant-bras, bras, épaules, ceinture scapulaire, axe tragien etc.), mais est aussi dépendante du processus d’apprentissage.

Avant de tirer toute conclusion hâtive sur l’impossibillité de réaliser les écarts, il est important de rappeler des éléments de biomécanique tout à fait essentiels. La mauvaise gestion des différents groupes musculaires mobilisant les doigts peut rendre complètement impossibles des écarts, pourtant simples à réaliser.

Ainsi, la flexion inappropriée de l’articulation métacarpo-phalangienne des doigts longs (doigts 1-2-3-4 à la main gauche) sera incompatible avec les écarts basiques des doigts de la main gauche, pourtant faciles, nécessaires pour la pose du quadruple en première position (position de référence dans laquelle chaque doigt est posé sur sa case dédiée, sur une seule corde).

En revanche, si le guitariste maintient cette articulation en rectitude et fléchit l’articulation inter-phalangienne proximale (IPP) au niveau de la jonction de la première et deuxième phalange, la pose du quadruple deviendra très facile, y compris en première position.

la flexion des articulations métacarpo-phalangiennes entraîne le rapprochement des doigts longs

la flexion des articulations métacarpo-phalangiennes entraîne le rapprochement des doigts longs

les métacarpo-phalangiennes en rectitude permettent l'écart des doigt

les métacarpo-phalangiennes en rectitude permettent l’écart des doigts

Même position sur l'instrument dans les cordes graves

De manière un peu plus complexe, des écarts inhabituels devront parfois mobiliser des articulations plus éloignées, comme nous le verrons dans le prélude de J.S. Bach. Cependant, tout n’est pas qu’une affaire de biomécanique, car les écarts devront parfois s’insérer dans des passages, c’est-à-dire joués de manière séquentielle, et ne pourront être réalisés que dans un laps de temps relativement court, sous peine de traumatiser les articulations en jeu.

Pour résumer, biomécanique et apprentissage doivent s’articuler harmonieusement pour permettre des écarts poussés sortant du cadre standard du quadruple.

Afin d’illustrer la nécessaire implication du corps dans sa globalité en rapport avec l’apprentissage, je prendrai deux exemples issus du répertoire classique abordé habituellement en milieu ou fin de IIè cycle : le prélude en ré mineur de Bach BWV 995 et l’étude en ré majeur de Fernando Sor.

Prélude en en ré mineur de Jean Sébastien Bach

À la mesure 15 du prélude, le guitariste doit effecteur un geste technique relativement rare : sur une harmonie de fa majeur septième, il doit tout à la fois réaliser une extension entre les doigts 1 et  4, et poser le doigt 4 à cheval sur les trois cordes aiguës afin de réaliser un barré.

J.S. Bach, prélude en Ré mineur, mesure 15

J.S. Bach, prélude en Ré mineur, mesure 15

http://www.classicalguitarschool.net/en/Download.aspx?id=1061

Le geste est certes difficile à maîtriser. En vérité, il est impossible si le guitariste conserve une position des mains habituelle.

L’utilisation de tout le corps sera nécessaire pour maîtriser le geste. Le guitariste devra avancer le buste vers la main gauche pour limiter la cassure du poignet, tout en assurant une rectitude maximale de l’articulation métacarpo-phalangienne. Il veillera tout d’abord au placement de l’index gauche sur le fa grave à la pointe du doigt et produira ensuite une supination totale de l’avant-bras pour avoir un effet de levier permettant d’avoir un petit barré puissant. Enfin, il devra réaliser le geste dans un tempo suffisant afin que l’effort ne dure pas trop longtemps !

une position extrême qui ne doit pas être tenue longemps

Une position extrême qui ne doit pas être tenue longtemps

Prélude de Sor en ré majeur

Fernando Sor, étude en ré majeur, mesure 2

Fernando Sor, étude en ré majeur, mesure 2

http://www.classicalguitarschool.net/en/Download.aspx?id=1052

La deuxième mesure de l’étude nécessite, afin de conserver les résonnances harmoniques de l’accord de ré majeur, de poser les doigts 2, 4, 3 afin de jouer les notes ré, ré, fa dièse. Poser les trois doigts ensemble est malaisé, et il est encore un fois tentant d’incriminer leur taille !

En revanche, si dans un premier temps le doigt 3 est posé simultanément au doigt 2, le doigt 4 sera ensuite facile à poser, et l’accord aisé à maintenir. Il s’agit ici de coordonner le posé des doigts, c’est donc une question d’apprentissage plus que de morphologie. Ajoutons que ce posé séquentiel sera facilité par un placement de l’avant-bras en forte supination.

Accord de ré majeur. La fixation anticipée du doigt 3 a favorisé l'écart entre 2 et 3.

Accord de ré majeur. La fixation anticipée du doigt 3 a favorisé l’écart entre 2 et 3.

Le jeune élève : un exemple a contrario

Cependant, il est des cas où nier les différences morphologiques serait absurde. Ici , l’approche de la problématique sous l’angle pédagogique est intéressant, car le cas des enfants est très instructif. Si les enfants ne souffrent quasiment jamais de problèmes liés à leur morphologie, c’est essentiellement pour la bonne raison que la guitare qu’ils jouent est adaptée à leur taille. En effet, l’enfant (qui peut débuter avec une guitare 1/2) passera de la taille 3/4 à la taille adulte lorsque sa corpulence le lui autorisera, aux alentours de 12 ans en moyenne, en adoptant provisoirement une guitare 7/8 si possible entre les deux. Ceci, bien entendu, s’il est correctement encadré par un professeur compétent et soucieux de lui recommander un instrument adapté à sa morphologie.

Certes, il peut arriver que de manière transitoire l’élève doive étudier sur un instrument légèrement trop grand, lorsque le passage à la taille normale est anticipé pour des raisons extra-pédagogiques : cadeau de Noël, croissance rapide, prêt par un ami de la famille…Dans ces rares cas, le professeur doit être soucieux de tenir compte de ce décalage, et de ne pas faire travailler de répertoire trop contraignant pour les doigts, ce qui d’ailleurs s’impose rarement, car à ces âges le répertoire travaillé est riche et adapté. Les pièces contraignantes, qui comportent une polyphonie stricte par exemple, sont en général abordées vers le milieu du IIè cycle, aux alentours de 14 ans. La taille moyenne d’un adolescent à cet âge est de 165 cm environ, soit la taille moyenne d’une femme adulte.

Une guitare standardisée pour des guitaristes non standardisés : une réelle inadéquation entre la morphologie et la lutherie

Ceci étant posé, il est tout à fait concevable que des guitaristes avec de petites mains se trouvent dans des situations vraiment problématiques, comme s’il s’agissait d’enfants que l’on forcerait à jouer sur des guitares d’adultes…la souplesse articulaire en moins. Obliger chacun, homme ou femme, grand ou petit, à jouer sur une guitare adulte standardisée reviendrait à considérer qu’ils ont la même taille. Or nous ne chaussons pas tous du 42, et nous ne sommes fort heureusement pas tous standardisés !

Sachant que le « français moyen » adulte mesure 175 cm et que la « française moyenne » mesure 163 cm, on conçoit aisément que la taille des guitares pose un problème pour les personnes n’entrant pas dans ces standards, mais aussi pour la majorité des femmes.

Rajoutons à cela le fait qu’une bonne partie du répertoire joué a été composée pour des guitares d’un diapason plus petit de quelques centimètres (parfois 60 cm pour les guitares baroques, 63 cm environ pour les guitares romantiques) que nos guitares modernes (celles-ci sont issues des normes de de Torrès – diapason de 65 cm -, développé à grande échelle pour des raisons commerciales, ce qui sur ce plan n’est pas en soi une mauvaise chose). Une autre partie du répertoire est composé de transcriptions de pièces composées pour d’autres instruments : luth baroque très éloigné organologiquement de la guitare, piano, clavecin etc. En conséquence, une femme plutôt petite ou présentant une faible laxité au niveau articulaire est très logiquement en difficulté lors de certains gestes techniques présents dans ce type de pièces : écarts, tenues de barrés, démanchés, polyphonie stricte etc.

Les solutions possibles

Fort heureusement des solutions sont possibles, et la guitare offre une plasticité salutaire. En effet, et contrairement au piano ou à la harpe, le guitariste joue la plupart du temps sur son instrument…qui pourra donc être adapté à sa morphologie.

capodastre

capodastre

Une première solution, provisoire, est très simple à mettre en place : il s’agit de placer un capodastre à la première ou deuxième case, en abaissant toutes les cordes d’un demi ou d’un ton. La hauteur originelle des notes est conservée, la longueur de la corde à vide raccourcie, et de plus la guitare est plus facile à jouer car les cordes sont plus près de la touche, étant plaquées par le capodastre.

Problème : la sonorité est modifiée, devient moins claire, les cordes moins tendues et la guitare ne peut exprimer son potentiel. Cependant, ce stratagème peut-être intéressant pendant une période plus ou moins longue, quelques semaines par exemple, afin de vérifier que le problème a été bien identifié.

À plus long terme, le ou la guitariste souhaitant résoudre la question définitivement peut se tourner vers l’achat d’une guitare 7/8, légèrement plus petite que la guitare standard. La guitare 7/8 possède un diapason de 63 cm environ, ce qui semble à première vue peu différent d’une guitare 4/4. Ces deux centimètres de moins sont cependant très notables au jeu. Il ne faut pas oublier que le manque d’amplitude au niveau digital  (qui serait nécessaire pour jouer de manière confortable les passages problématiques) est relativement faible. De grandes marques de guitares proposent des guitares 7/8, pour un coût similaire à la guitare 4/4.

Enfin, le « must » serait de commander à un luthier un instrument sur mesure qui concilierait l’impératif morphologique à la qualité de son d’une guitare de luthier, avec par exemple caisse de guitare standard mais un manche plus court.

Pour résumer :

La technique instrumentale bien menée nous permet, grâce à la grande plasticité des membres supérieurs, de maîtriser un certain nombre de situations qui apparaissent au premier abord difficiles, et ici comme ailleurs la compétence du professeur est de trouver des solutions adaptées au niveau comme à la morphologie des élèves. Pour ces facilitations, l’imagination concernant la recherche de doigtés alternatifs doit avoir également sa place.

Il faut considérer que les mains ne sont jamais trop petites, car c’est la guitare qui est inadaptée !  Des solutions existent, et elles sont faciles à mettre en œuvre.

Il est important de rappeler que le musicien ne doit jamais avoir mal en jouant, et que toute souffrance physique ou morale doit être absolument bannie. Il s’agit de signaux d’alerte qui doivent être entendus. Le corps ne doit pas s’adapter à l’instrument, c’est l’instrument qui doit être adapté au corps, afin de prévenir tensions et troubles fonctionnels qui ne manqueraient pas d’apparaître à plus ou moins long terme.

6 réflexions sur “Avez-vous vraiment des doigts trop courts ?

  1. Super article.Au début de recuerdos de la Alhambra, Jad Azkoul , lors d’un stage, m’avait conseiller de déplacer le pouce derrière le manche vers la droite, mais toujours en opposition avec l’index. L’écartement des doigts de la main gauche est alors plus facile à réaliser pour ce passage.

  2. Voici un article de grande qualité sur un sujet rarement bien traité. Bien des questions peuvent être abordées sur ce sujet.
    Lorsqu’on évoque la réelle inadéquation entre la morphologie et la lutherie, je serais curieux de savoir comment déterminer quel manche est adapté à telle ou telle main (y a t’il des documents, des savoirs utilisés par les luthiers pour construire l’instrument en relation avec les mesures de l’interprète?). Quel rapport entre telle distance des doigts et la longueur (diapason, comme évoquer ici ) mais également la largeur (distance 1ère/6ème corde) et l’épaisseur du manche. Essayer? bien sur ça serait idéal, malheureusement peu de luthiers ont des guitares hors des standards en stock et d’ailleurs, lorsqu’on commande un instrument on doit verser une avance qui sera rarement restituée si l’instrument ne convient pas. Il y a aussi d’autres facteurs de « confort » importants pour la main, par exemple:
    – Le tirant des cordes (en fonction de l’instrument joué, du diapason, du type de son souhaité, etc…) en relation avec la hauteur entre la corde et la plaque de touche (notamment en case 12)
    – L’axe de la main (plutôt parallèle au sens du manche ou au contraire presque perpendiculaire suivant l’accord joué); dit autrement, « comment placer ma main naturellement afin quelle soit présenté dans la forme la plus proche de l’exigence du jeu.
    – Tous les autres axes d’articulation (phalanges, poignets, etc…) sur l’ensemble du corps

    Il semble aussi qu’il y ait un lien entre la précision de jeu et la respiration.

    Concrètement il semble couteux et hasardeux de trouver l’instrument ergonomiquement adapté … surtout lorsqu’on cherche aussi la perle rare : l’outil adapté avec … LE(S) son(s) désiré(s)

  3. commentaire de Nat déplacé ici :

    Bonjour à vous,
    enfin un article constructif sur le problème des « petites mains », qui ne se limite pas à un « mais non, tu n’as pas les doigts trop court, tu vas t’habituer!!!
    (Parce que tendinites n’est pas synonyme d’habitué).
    J’utilise effectivement un capo en première case et cherché longtemps (en vain) une 7/8 de qualité en magasin.
    Le filon des luthiers est le bon et permet effectivement de trouver guitare à sa main.. malheureusement beaucoup (beaucoup) plus cher.
    La position de la métacarpo-phalangienne, par contre, est particulièrement intéressante.
    Au moins, il y a des solutions!

    Encore merci pour cet article et ce blog qu’il me tarde de découvrir!

    https://guitare-et-pedagogie.net/about/

  4. Tout à fait d’accord, il ne faut pas rechercher la postion « académique » pour les écarts extrêmes. Il est très important d’avoir un instrument adapté à ses mains, autant que possible, et il faut savoir aussi choisir son répertoire, toutes les mains ne permettent pas tout. Etant une petite femme avec de très petites mains (mains d’ enfant de 10/11 ans environ), je paye de problèmes variés (tremblements et faiblesses de doigts, douleurs) de longues années de pratique « en force » sur une guitare standard. Difficile à traiter.

  5. Pingback: Comment choisir sa (première) guitare ? « Guitare et pédagogie, le blog de Mathieu de Person

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