Apprentissage d’une nouvelle partition : soyez stratège

indexDans l’activité d’un musicien, l’étude d’une nouvelle partition est un acte important, qui est loin d’être anodin. En effet, la manière d’aborder cette pièce va avoir des conséquences à deux niveaux. Directement, une bonne approche conditionnera un apprentissage performant et une bonne exécution. À plus long terme, elle influencera positivement ou négativement le savoir-faire du musicien, la confiance qu’il porte à sa méthode de travail, et par voie de conséquence sa motivation profonde.

Mais pour que cette occasion soit le plus profitable, le musicien doit adopter une attitude particulière. En une phrase, il doit être stratège, un stratège pacifique, cela va de soi !

Le musicien doit être aussi un stratège

Jules César,(100 av JC, 44 av JC)

Jules César,
(100 av JC, 44 av JC)

Le stratège, traditionnellement un chef militaire, tient compte des forces en présence. Il est aussi un visionnaire qui imagine les situations potentielles. Enfin, il joue habilement avec le temps. Lever et mobiliser une armée ne se fait pas du jour au lendemain !

Chez le musicien, cet état d’esprit rationnel et planificateur ne s’oppose pas à l’aspect émotionnel qui le relie à la musique qu’il veut interpréter. Simplement, l’efficacité dans le travail doit être perçue comme un moyen de pouvoir mieux exprimer cette dimension affective, qui reste la marque de l’artiste engagé dans son art.

Préciser l’objectif final et se projeter

En abordant une nouvelle pièce, il convient au musicien de se projeter mentalement dans la situation désirée, avant de déterminer une méthodologie adaptée.

Les situations possibles sont ainsi très diversifiées : préparer un concert, un concours, un examen, une audition, se faire plaisir entre amis, découvrir de nouveau répertoire… En fin de compte, il est possible de distinguer principalement deux types de situations : celles pour lesquelles un objectif très précis est défini avec une échéance fixée, de type performance (au sens anglo-saxon du terme) et celles avec un objectif plus diffus sans échéance, de type découverte. Dans la première catégorie, je fais une différence sensible entre le concours ou l’examen et le concert, qui sera l’objet d’une prochain article.

Lorsqu’il s’agit simplement de déchiffrer une pièce, par exemple pour savoir si elle conviendrait pour un programme de concert entre amis, ou lorsqu’il s’agit de commencer le travail en vue d’un examen très rapproché, la méthodologie ne sera pas la même. Ainsi, dans le premier cas, il s’agira de ressentir si la pièce est techniquement jouable, et si elle plaira aux interprètes d’un point de vue musical. En revanche, dans le deuxième cas, il s’agira de planifier rapidement le travail, voire de commencer à réfléchir aux doigtés.

Rassembler les paramètres pour mobiliser ses ressources

Quel que soit l’objectif, le musicien maîtrise de fait, ou du moins connaît, un certain nombre de paramètres : date de l’échéance, temps de travail disponible, aide extérieure (professeur) ou non, nombre de répétitions ou de mises en situation… Tout ceci doit être rendu conscient et précisé.

Ce faisant, les ressources intérieures du musicien seront mobilisées. Il pourra alors être actif (voire créatif) dans son travail, en mesurant son emprise sur le cours des événements. Il pourra par exemple envisager de faire deux répétitions si tout se déroule comme prévu, avec deux supplémentaires possibles si cela était nécessaire. Il pourrait aussi demander de l’aide ou un soutien à une personne expérimentée, s’il en éprouvait le besoin.

Définir des objectifs intermédiaires, et les planifier

9942814-stick-figure-de-planification-calendrier-vide-vous-pouvez-les-choix-dont-vous-voulezC’est lors de la préparation en temps limité que la planification doit être établie avec le plus grand soin. Le musicien qui doit jouer en temps imparti doit notamment tenir compte du temps d’assimilation, presque incompressible. Lors d’une prestation publique, il est bon par exemple d’être relativement au point deux semaines environ avant l’échéance, pour consacrer cette dernière période à des rodages, des mises en situation, des exercices de relaxation etc.

Paradoxalement, définir des objectifs rendra le musicien moins pressé, et lui apportera une certaine sérénité : s’il s’attribue la première semaine de travail uniquement pour déchiffrer tranquillement la pièce, en mode 1, il n’aura pas la pression du musicien qui se projette déjà sur la scène sans y être préparé. S’il consacre ses dernières semaines à rôder son programme, les doigtés étant fixés, il n’aura pas à y revenir (évidemment cette stratégie doit être vue avec souplesse !).

Un exemple de planification classique :

Il s’agit, dans cet exemple classique, d’un élève de fin de troisième deuxième cycle qui dispose de huit semaines pour monter une pièce relativement complexe, dans le cadre d’une examen donnant accès au CFEM. Il est convenu que la pièce sera jouée par cœur, pour faciliter la liberté de l’élève au moment de l’interprétation, et préparée sous la conduite de son professeur.

  • Première semaine  : l’élève est en mode 1. Il écoute de nombreuses version du morceau, sans s’en approprier aucune, il déchiffre, se fait plaisir : bref il s’imprègne. Il peut par ailleurs commencer à se visualiser sur scène, sereinement, maîtrisant parfaitement sa pièce. Surtout, il ne commence pas à mémoriser avant que les doigtés ne soient fixés.
  • Deuxième semaine : il commence à faire des choix de doigtés. Lorsque deux sont possibles, il doit les travailler parallèlement. Cependant la pièce n’est pas encore mémorisée. Le travail en mode 2 commence véritablement.
  • troisième semaine : les doigtés sont fixés, à l’exception de quelques uns, laissés en suspens : le choix se fera plus tard. L’élève commence à mémoriser, sans favoriser le début de la pièce au détriment de la fin.
  • quatrième à sixième semaine : l’élève a fait tous ses choix de doigtés. La pièce est en finalisation, tant sur le plan technique, musical, que de la mémorisation.
  • Sixième à huitième semaine, mises en situation nombreuses, avec retours sur ces rodages, en s’enregistrant par exemple. C’est le travail en mode 3. L’élève se visualise en train de jouer, serein, bien préparé, et visualise le succès. Par ailleurs il prend soin de ne pas se focaliser sur l’échéance : il fait du sport, de la natation par exemple. Il se prépare cependant activement, en faisant quotidiennement un filage à l’heure du passage, et adopte une vie  saine sans négliger le sommeil.

Le rôle du professeur

Durant toute cette période, le professeur a un rôle capital. C’est un guide, et l’élève s’en remettra à ses conseils et à son expérience. C’est aussi un préparateur, qui saura le remotiver si cela s’avère nécessaire. Mais c’est surtout un musicien et un artiste, qui conduira l’élève à s’impliquer de manière personnelle dans la pièce et lui permettant d’exprimer ses propres émotions lors de l’échéance, lui donnant un sens artistique profond.

Les conséquences sur le point de vue pédagogique : les examens en école de musique

Cette manière de concevoir la préparation à un examen est un aspect de l’activité musicale parmi d’autres : la pratique de l’improvisation, au sein d’une classe de jazz par exemple en est un autre. Cependant, elle a sa pertinence dans le cadre d’une école de musique, dont l’un des objectifs est de fournir aux élèves des outils méthodologiques solides lui permettant de poursuivre une pratique autonome et active à l’issue de son passage dans l’établissement.

Les autres situations

Cette démarche est-elle transposable à d’autres situations, plus ouvertes, dans lesquelles l’échéance n’est pas fixée, et l’objectif non formalisé ? Chacun apportera sa réponse en fonction de ses aspirations personnelles. Pour certains, le simple fait de jouer de temps en temps suffira à combler son but : se faire plaisir. Pour d’autres, la pratique musicale aura une dimension exclusivement sociale : faire partie d’une chorale, aller aux répétitions sera suffisant et n’impliquera pas une vision stratégique de sa pratique.

Cependant, lorsque le musicien aspire à progresser significativement sur le plan technique ou musical, cette démarche s’impose, quelle que soit la situation projetée, car elle permet d’utiliser au mieux les éléments dont dispose le musicien, notamment le temps et sa propre énergie.

En conclusion

Trop souvent, la non-prise en compte de l’aspect stratégique de la préparation conduit le musicien à des désillusions. En effet, après l’échéance, il lui sera difficile d’établir un bilan précis. Une préparation inappropriée pourra être mal analysée, et vécue comme un échec.

A contrario, si cette démarche peut sembler rigide, voire caricaturale, au fur et à mesure de son application elle deviendra de plus en plus personnelle, naturelle et inconsciente. Elle permettra de porter des diagnostics précis et objectifs, permettant la prise de recul avec des expériences a priori non satisfaisantes.

Cette manière de travailler semblera d’emblée évidente et facile pour certains. Pour d’autres, c’est l’expérience, la pratique, l’entraînement qui la feront devenir une seconde nature. Progressivement, elle deviendra ce que l’on appelle aussi le métier, que l’on soit amateur ou professionnel.

La situation de performance, qui ne se limite pas aux examens mais s’applique à bien d’autres projets, permet  de valider la pertinence des outils méthodologiques adoptés, contribuant à donner au musicien confiance en son potentiel. Elle est une expérience formatrice qui pourra être transposée dans d’autres situations chez l’élève, à l’occasion d’un examen ou d’un entretien d’embauche par exemple, valorisant la pratique musicale dans le parcours de celui-ci et lui conférant une véritable dimension éducative.

2 réflexions sur “Apprentissage d’une nouvelle partition : soyez stratège

  1. Pingback: la répétition dans le processus de mémorisation | Guitare et pédagogie, le blog de Mathieu de Person

  2. Pingback: Mémoriser efficacement une partition : quatre étapes incontournables | Guitare et pédagogie, le blog de Mathieu de Person

Vous avez apprécié cet article ? Vous n'êtes pas d'accord ? Vous pouvez laisser un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s